On le voit partout, c’est la mode, le truc écolo en vogue : la ruche en ville. Elle attire les urbains par son côté « nature », les entreprises qui cherchent un faire valoir « vert », et pas mal de personnes qui se cherchent une caution écolo, tous ceux-là le crient sur tous les toits : « c’est génial ! »

Certains vont même jusqu’à y voir la solution à la disparition des abeilles : qu’on les mettent en ville à butiner les géraniums, et le tour est joué. Alors la ruche en ville révolution ou greenwashing?

J’avoue que les premières fois, je me suis dit : « pourquoi pas, après tout, si ça peut sensibiliser les urbains aux problèmes de l’agriculture intensive. » Mais je me rends compte que je fût bien naïf. Parce qu’évidemment, comme à l’habitude, la masturbation médiatique à étouffé la plus petite once de réflexion, et les intérêts économiques ont bien entendus prévalus sur le reste.

Une petite mise au point s’impose.

Photo parue dans Ouest-France, ou l'on voit que la population d'abeilles de cette ruche en ville est plus que faiblarde...

NON, les abeilles ne sont pas toujours mieux en ville. Les colonies en ville sont bien souvent peu populeuse, mise là pour faire joli, et ont parfois bien des soucis à trouver des ressources. Certains clients sur Angers témoignent avoir ouvert une ruche et découvert une colonie d’à peine une poignée d’abeilles… Bien entendu, il y a des emplacements qui vont bien donner. Mais les apiculteurs savent bien que les ressources en ville sont beaucoup trop faibles pour accueillir un véritable rucher de production.

NON, cela ne favorise pas la biodiversité. Et même, ça peut la détruire si on ne fait pas les choses correctement. Une partie des boites qui fournissent ce type de services font importer des reines ou des colonies de l’étranger, ce qui vient tout bonnement bousiller le travail des apiculteurs locaux, qui tentent désespérément de faire une sélection génétique pour obtenir une abeille adaptée localement. L’entreprise Apiterra affirme importer par exemple « du sud de l’europe »... Ajoutez à cela les maladies et virus qui sont susceptibles de voyager avec les abeilles importées, vous aurez un cocktail de destruction parfait de notre abeille locale.

NON, le miel de ville n’est pas meilleur pour la santé. Certes, il y a un peu moins de pesticides. Mais il y’en a. Et en plus, on découvre un taux d’hydrocarbures bien plus élevé que dans les autres miels (Voir ici pour plus de détails). Et puis, déplacer les ruches en ville ne solutionnera pas les soucis liés aux produits phyto-sanitaires à la campagne…

NON, les entreprises ne deviennent pas écolos avec une ruche sur le toit. Le fait de mettre une ruche sur le toit de l’entreprise peut leur permettre d’obtenir la norme HQE (Haute Qualité Environnementale), et une bonne image auprès du public, mais ne fait en aucun cas de ces entreprises des pros de l’écologie. Quelles entreprises ? On y trouve en pagaille, par exemple chez « un toit pour les abeilles » : Auchan et Leclerc, alors que les grandes surfaces ont été et sont encore un des lobby poussant l’agriculture à l’utilisation des produits phytosanitaires afin de produire plus et moins cher! Détruire l’abeille depuis 50 ans, et se racheter en mettant une ruche sur le toit du magasin? C’est beau comme du Greenwashing! Autres mécènes verdoyants : Porsche, le Centre d’Études et de Recherches de l’Industrie du Béton (CERIB), GDF Suez, EDF… Et enfin pas des moindres : VINCI, qui s’apprête à couvrir 2000 Ha de béton pour mettre un aéroport à Notre Dame des Landes, en virant au passage un apiculteur de ses emplacements (en bio!)… Ou l’on voit que la cohérence ne fait pas vendre.

NON, on ne sauvera pas l’abeille en la mettant en ville. Tout simplement parce qu’il faudrait commencer par faire migrer le million et demi de ruches françaises sur nos toits, et je doute qu’il y ait de la place pour tout le monde. Ensuite, les colonies ont besoin de pollens très divers, parfois en grande quantité. Il est évident que la ville ne leur donnera pas ces ressources en quantité suffisantes. La ville de Londres est par exemple à ce jour en saturation de colonies urbaines, après la multiplication de ce type d’initiatives.

Qui c’est qui paye?

Un autre aspect de cette mode des ruches en ville est le côté financier. Que des entreprises payent le prix fort juste pour avoir l’air « écolo », ça les regarde. Mais quand ce sont nos impôts qui payent, ça devient plus problématique…

L’UNAF, avec son programme « abeille sentinelle de l’environnement » (qui par ailleurs comporte de très bonnes choses), propose aux collectivités de mettre des ruches en milieu urbain, sur leur toit…

Pour un cout souvent très élevé : en moyenne pour huit ruches, c’est entre 10 000 et 15 000 euros, ce qui nous donne  entre 1250 et 1875 euros la ruche. Le miel sera cédé en échange à la collectivité. Si une ruche produit 20 kilos (ce qui est optimiste en ville), cela nous fait le kilo de miel à plus de 60 Euros. C’est énorme, et totalement injustifié. Il serait préférable, comme le fait le CARI en Belgique, d’établir un cahier des charges strict vraiment orienté vers l’intérêt des apiculteurs, en relation étroite avec l’État, ouvrant des subventions pour l’implantation de haies par exemple (c’est le programme « plan Maya », voir le cahier des charges ici).

Cette démarche de l’UNAF est à mon sens dommageable, car elle donne des arguments aux lobbys des pesticides pour discréditer l’action syndicale apicole et agricole contre l’utilisation des pesticides (voir par exemple le site Alerte-environnement.fr, qui a sauté sur l’occasion pour affirmer que les militants anti-pesticides sont des « arnaqueurs »)

Si au moins ça servait à quelque chose…

Le seul mérite que pourrait avoir cette mode, serait d’établir un comparatif afin de prouver que les pesticides sont bien à la source des problèmes des abeilles. Encore faudrait il que l’État prenne en charge le cout de telles études (des chercheurs ne trouvent pas de financement à Nantes pour de telles recherches, voir ici), au lieu de dépenser nos euros dans des ruches sur les mairies ou les conseils régionaux. Bien entendu ce n’est pas demain la veille, les lobbys des pesticides et leur amis de la FNSEA sont bien trop puissants pour cela.

Alors pas de ruches en ville?

Faut-il jeter le bébé avec l’eau du bain? Pas forcément. Si vous souhaitez être apiculteur urbain, c’est possible en prenant des précautions. Procurez-vous des abeilles locales en vous rapprochant des éleveurs proche de votre domicile. Suivez bien votre colonie, si elle produit un essaim en pleine ville, ça peut être très dangereux pour les riverains. Assurez-vous qu’elles trouverons des ressources pas trop loin (parc, vergers, jardins…). Et surtout limitez-vous à quelques ruches, les ressources en ville ne permettent pas d’avoir un grand rucher de production.

Une fois votre colonie installée, vous pouvez même en profiter pour sensibiliser les pouvoirs public et inciter la mairie à planter arbres fruitier et plantes mellifères!

[Edition : l’article à été édité le 11 décembre 2014, afin de le rendre moins « agressif » et donc plus accessible à tous.]