Il y a quelques semaines, 5 syndicats représentant les apiculteurs au Comité Stratégique Apicole (CSA) ont claqué la porte des négociations (voir ici). Le motif : l’état ne fait selon eux rien pour la santé des abeilles, en étant absent sur le sujet des pesticides et plus particulièrement des néonicotinoïdes (plus d’infos ici sur ce type de pesticides).

Retour à la table des négociations prévu le 1er avril, avec un appel à manifester devant le Sénat pour soutenir leur position : pas de négociation sans une interdiction réelle des néonicotinoïdes au préalable.

Certains apiculteurs les soutiennent, d’autres y voient la fin de l’organisation de la filière, et pensent que nous avons tout à y perdre.

La position des syndicats

Les 5 syndicats ayant quittés la table des négociations sont la Confédération Paysanne (site ici), la FNOSAD (Fédération Nationale des Organisations Sanitaires Apicoles Départementales), le FFAP (Fédération Française des Apiculteurs Professionnels), le SNA (Syndicat National d’Apiculture), et l’UNAF (Union Nationale de l’Apiculture Française). Ce choix est lié à l’absence de décision sur la question des pesticides, et ce malgré les effets d’annonce lors de la publication du PDDA (document complet ici), dans lequel on pouvait lire les enjeux suivants :

  • « Assurer le rôle de sentinelle de l’abeille pour mesurer les atteintes à l’environnement et à la biodiversité et protéger la santé publique. »
  • « Améliorer la santé des abeilles en diminuant les stress liés aux intoxications chimiques, aux maladies et aux carences alimentaires »
  • « Surveiller en continu la présence de résidus de pesticides et de fongicides dans l’alimentation et dans l’environnement des abeilles »

Et les actions à mettre en oeuvre que voici :

  • « Diminuer l’impact des pesticides sur la santé des colonies d’abeilles »
  • « Conforter le système de surveillance et d’enquêtes sur les troubles et mortalités anormaux des colonies d’abeilles par les services déconcentrés »
  • « Veiller à ce que les dérogations autorisant le traitement aérien des cultures ne deviennent pas la règle »

Ces syndicats mettent le doigt sur une évidence : rien n’a encore été acté sur la base de ces annonces. Ils reviennent donc à la table des négociations en posant comme préalable minimal l’interdiction des néonicotinoïdes sur le territoire national, et appellent les apiculteurs à venir manifester devant le sénat le jour de la reprise des négociations : le 1er avril prochain (voir leur communiqué ici).

D’un autre côté, un appel à la reprise des négociations a été mit en ligne sous forme de pétition par d’autres apiculteurs : « Nous, apiculteurs, producteurs de miel, de gelée royale, de reines et de pollen, non syndiqués ou issus de familles syndicales différentes ». En réalité, les premiers signataires et organisateurs sont issus de syndicats : le SPMF (Syndicat des Producteurs de Miel de France), la FNSEA (Fédération Nationale des Syndicats d’Exploitants Agricoles), et quelques adhérents de la Confédération paysanne en désaccord avec la ligne nationale de leur syndicat (voir l’appel ici). Ils estiment de leur côté que même si le problème des pesticides est important, la priorité est d’organiser la filière, et non d’interdire les néonicotionoïdes.

Que penser de tout ça?

La position de la Confédération paysanne et de l’UNAF est connue depuis longtemps : la priorité serait de se débarrasser des pesticides. Il est vrai que cette vision est parfois simpliste, mais elle est également très pertinente, de nombreuses études vont dans le sens de cette position. Quand à la FNOSAD, au FFAP et au SNA, ils sont également présents sur ce front et sur d’autres.

La ligne SPMF/FNSEA est également connue, le premier n’a jamais été bien vaillant dans la lutte pour l’interdiction des pesticides, le second va jusqu’à en faire la promotion dès que possible. Ils ont sans doute peur de passer à côté d’une aide matérielle et financière de l’Etat à cause de la remise en cause des négociations, dont il est vrai que l’apiculture en aurait bien besoin. On ne peut pas vraiment leur reprocher ce dernier point, mais c’est à mon avis une vision très court terme, qui ne réglera que très partiellement les problèmes de la santé de l’abeille. On peut leur concéder aussi que les services sanitaires apicoles sont en France quasi inexistants, et qu’en cas de maladie ou d’intoxication brutale, l’apiculteur aura du mal à trouver un interlocuteur fiable.

Ils reprochent aux autres organisations leurs méthodes, tout en disant être conscient du problème des pesticides :

« Nous exprimons notre « ras-le-bol » de cette méthode récurrente proposée par ces 5 organisations, au mépris du travail de fond que nous effectuons pour le bien des colonies d’abeilles et des apiculteurs, au mépris de l’effort de construction et de structuration interne à notre filière, et avec les autres filières agricoles. »

Et sur ce point là, j’ai du mal à être en accord avec eux. Car par le passé, toutes les évolutions en terme d’interdiction de produits néfastes pour les abeilles ont été gagnés par ces syndicats, avec ces méthodes là. Il faut donc faire un choix : soit se laisser mener par les lobbies de l’agrochimie bien sagement et « organiser la filière » dans son coin, ou bien opter pour ces méthodes si l’on veut que les choses évoluent sur le terrain des intoxications. Il serait souhaitable que l’on puisse faire autrement, mais pour l’instant ça n’a jamais été le cas!

 

 

 

 

Paris, 3 décembre 2008, manifestation contre le pesticide Cruiser à l’appel de la Conf, la FNOSAD, l’UNAF, du SNA ; le Cruiser est aujourd’hui interdit.

 

 

 

 

 

En attendant la suite…

Vous aurez remarqué que pour une fois, mon avis n’est pas tellement tranché… Et pour cause.

Il serait bien entendu souhaitable que l’Etat accepte les conditions de retour des négociations et interdise les néonicotonoïdes, ainsi nous serions déjà débarrassés d’un problème majeur de l’apiculture. Mais  si ce dossier n’avance pas, il est vrai aussi que nous aurons besoin que le pluralisme apicole soit à la table pour faire valoir les droits et la vision de tous. Il faudra donc peut-être que nos syndicats acceptent la défaite si ce coup de poker ne marche pas, et qu’ils reviennent à la table malgré tout. Les enjeux sont de taille : Les élevages seront-il favorisés sur le territoire national? Quid des subventions aux achats de reines à l’étranger? Aurons-nous un étiquetage vraiment lisible pour le consommateur?

Et par dessus tout : va-t-on faire de l’apiculteur un agriculteur-bis, subventionné par l’Europe et totalement dépendant de celle-ci?

Nous avons tout à y perdre, à l’heure ou les agriculteurs reviennent de ce cauchemar.