Jacques Freney, apiculteur de le région Rhône-Alpes, a plus de 40 ans d’expérience. Il a malheureusement vécu l’arrivée du varroa, puis celle des pesticides néonicotinoïdes. Face aux mortalités sur son cheptel et sur les colonies dans tout le département, il a mené l’enquête. Depuis, il ré-affirme régulièrement ses résultats : les pesticides en sont très certainement la principale cause.

L’enquête

C’est en 2008 que se situe cette recherche de Jacques Freney. Ce qui le motive est le bilan des mortalités hivernales du département s’élevant à 57% des colonies. Du jamais vu malgré l’augmentation des mortalités comme sur tout le territoire.
L’étude est de grande envergure, réalisée sur 3488 colonies, sur 303 ruchers répartis sur tout le département, sur les trois catégories d’apiculteurs : professionnels, pluri-actifs et amateurs. Difficile de faire plus fiable, à une échelle aussi grande.

Les résultats sont sans appel : les colonies ayant passé l’été puis l’automne à proximité des zones de cultures sont les plus touchées avec jusqu’à 100% de pertes sur les ruchers proches des grandes cultures, arbres fruitiers, vignes et céréales. Loin devant les colonies éloignées de ces zones, qui ont des pertes proches de la normale de l’ordre de 10 à 12%.
Pour cet apiculteur, la conclusion s’impose d’elle même : il met en cause les pesticides, pas comme seul vecteur de perte, mais comme l’un des principaux.

La suite de cette enquête

Jacques Freney a depuis poursuivi son travail sur le thème des pertes de colonies. Il en livrait les conclusions en ce début d’année 2015 à l’occasion de l’assemblée générale du syndicat apicole du Rhône.

Un historique des pertes hivernales permet de cerner un peu mieux le problème :

  • De 1973 à 2000, les pertes moyennes étaient de 6% des colonies
  • Le varroa est arrivée dans le Rhône en 1986
  • De 2000 à 2006 les pertes moyennes étaient de 11% des colonies
  • De 2006 à 2011 de 22% des colonies
  • De 2011 à 2013 de 29% des colonies

Il est donc inexact de considérer que le varroa est le responsable exclusif de l’effondrement des cheptels.

Une expérience malheureuse a amené Jacques Freney à s’intéresser le plus prés au soucis des pesticides. Une centaine d’essaims de printemps ayant butinés sur des fruitiers de culture ne se sont pas développés, et ont périclité, jusqu’à extinction à l’automne.
Durant ses investigations afin de connaître la source du problème il a côtoyé le professeur Bonmatin du CNRS. Il en est arrivé en travaillant avec lui à quelques conclusions intéressantes :

  • Il n’y a aucun intérêt a faire analyser des abeilles mortes devant une ruche, puisque les molécules ayant causé la mortalité de la colonie ont déjà évoluées en métabolites
  • Il est impossible de trouver les métabolites concernés, car les fabricants des pesticides sont les seuls a connaître les « étalons purs » qui permettrait de les déceler, et refusent de les transmettre

Le produit initial se dégradant très vite, la solution trouvée a été de se positionner devant les ruches et de prélever les abeilles entrantes, sans pollen pour n’avoir que le nectar. Le protocole ensuite est d’écraser l’abeille et de la congeler pour envoi en laboratoire, le plus rapidement possible (on parle généralement de 24 heures avant dégradation des molécules concernées).

Pour prélever le pollen, des trappes sont positionnées pendant une journée de butinage actif sur la plante concernée (pêcher, cerisier, pommier…) et le pollen est immédiatement congelé. Une partie de ce pollen est analysé au microscope pour être certain que les pelotes de la plante concernée sont présentes en majorité (le protocole impose entre 80 à 90 % minimum).

Les travaux les plus récents en matière de nocivité des molécules sur les insectes indiquent que le taux de 0.1ng de molécule pour 1 gramme de produit est un seuil problématique. Dans le pollen analysé ici par le professeur Bonmatin, on trouve déjà le taux de 2.29 ng d’acétamipride (famille des néonicotinoïdes) pour 1 gramme de pollen. Ce traitement effectué durant la floraison est tout à fait légal, et porte même la mention abeille censé indiquer les produits sans risque pour les pollinisateurs.

Ces produits, même s’ils sont autorisés, ont potentiellement une influence très néfaste sur les colonies d’abeilles et les pollinisateurs en général : elles impactent le sens de l’orientation de l’abeille, l’apprentissage, la collecte de nourriture, la longévité, la résistance aux maladies et la fécondité (voir ici pour plus de détails).

Et même lorsque les épandages sont illégaux, il est très difficile pour les apiculteurs de se défendre devant la justice, puisque les produits sont très rapidement indécelables. Les services de l’état ne sont manifestement pas informés que les fabricants de ces «produits» se refusent à fournir les étalons de métabolite, ce qui rend leur détection impossible pour nos chercheurs du CNRS, de l’INRA, ou un laboratoire en cas de plainte d’un apiculteur.

Ces travaux de Mr Freney méritent donc d’être connus, puisqu’ils informent sur les causes probables de mortalité des colonies, que certains voudraient résumer au varroa ou encore à Noséma Ceranae… Il ne faudrait pas occulter la responsabilité des pesticides, par facilité ou intérêt personnel. Le chantier est grand pour éliminer ces produits de l’agriculture, mais les solutions techniques existent.

Vous pouvez continuer la lecture avec la conférence de Jacques Freney en version complète sur le site du syndicat apicole du Rhône.

[Cet article est en grande partie inspiré du compte rendu de l’assemblée générale du syndicat apicole du Rhône. Un grand merci à l’apiculteur qui me l’a fait parvenir et qui a relu cet article.]