A la suite d’un article « costaud » en réaction à sa position sur l’apiculture française, j’ai eut l’occasion de recevoir des menaces de procès de Mr Philippe Lecompte. J’ai retiré l’article, et je me suis engagé à ne pas le republier auprès de ce monsieur. Malgré ce retrait, je reste évidemment en profond désaccord avec ses propos… Je vais tenter ici de donner des arguments sur ce qui nous oppose, avec des faits et rien que des faits. Le but n’est pas ici d’attaquer sa personne, mais plutôt de décortiquer ses arguments, qui ressemblent à ceux que développent habituellement les lobbys.

Biodiversité pour les abeilles

J’ai découvert ce monsieur à travers son « Réseaux Biodiversité pour les Abeilles ». Le but du réseau est de développer la coopération entre agriculteurs et apiculteurs, afin de favoriser la jachère apicole. C’est une très bonne chose, surtout lorsque l’on connait le désastre qu’aura été le remembrement pour nos abeilles en terme d’accès aux ressources de pollen et de nectar.

Mais ce qui m’a titillé avec Mr Lecompte, c’est son discours original sur l’apiculture. Pour un défenseur de l’abeille, je le trouvais très agressif avec les apiculteurs : fraudeurs (ils ne déclarent pas leurs ruches), irresponsables (ils traitent mal leurs colonies), manipulateurs (ils prennent les pesticides comme « bouc émissaire »)… c’est le portrait qu’il tire de vous, chers collègues! (A voir par exemple ici dans « Les Echos », ou dans cet article de « l’Oise-agricole »)
Pour un homme de dialogue, je trouvais ça surprenant.

Puis, j’ai compris qu’il ne dialoguait pas avec n’importe qui.
Lorsque l’on s’intéresse aux partenaires que s’est choisi le « Réseau Biodiversité pour les Abeilles », un d’entre eux retient l’attention : BASF, un des plus grands groupe de chimie au monde, produisant entre autres herbicides, fongicides et insecticides…

Les pesticides? Un « bouc émissaire »

Loin d’être un simple contributeur, BASF a une place de choix dans le réseau : « L’ensemble des données collectées enrichi progressivement le site internet Agriculture, Biodiversité et Abeilles, créé et soutenu par l’entreprise BASF. Cette dernière fait ainsi profiter l’ensemble de la filière des enseignements des congrès apicoles qu’elle organise depuis 2004. » Peut-on lire sur leur site.

Et certains diront : « pourquoi pas? » Il est vrai que ça ressemble à une version à l’amiable du principe pollueur-payeur. Sauf que lorsque l’on regarde les interventions de Mr Lecompte sur ces produits, malgré qu’à ce jour une grande partie des scientifiques et acteurs de l’apiculture s’accordent sur leur nocivité pour l’abeille et leur rôle dans leur mortalité, il minimise systématiquement le rôle des pesticides :

« En France, on a cru avoir découvert un syndrome avec l’arrivée sur le marché du Gaucho et d’autres pesticides du même genre, mais dix ans après on est toujours face au même problème de mortalité des colonies d’abeilles » (La France Agricole, 7 juin 2011).
Il oublie à cette occasion de préciser que le principe actif du Gaucho, l’imidaclopride, a été utilisé jusqu’en 2008, et que les produits de cette famille, les néonicotionoides, continuent d’être les plus utilisés dans le monde à ce jour.

Ces théories, il les exposent aux agriculteurs : « Philippe Lecompte, président du Réseau biodiversité pour les abeilles, a présenté un brillant exposé démontrant, chiffres à l’appui, que les difficultés rencontrées par la filière n’étaient pas liées aux néonicotinoïdes. » (Site FDSEA51, 29 avril 2016).
Mettant fin, de fait, a toute interrogation des professionnels de l’agriculture sur la question…

« Je dirais même que les pesticides agissent de manière marginale, ou plus faible par rapport à d’autres bio-agresseurs » (RFI, 30 septembre 2015). Le grand public, lui aussi, y a droit.

Pour Mr Lecompte : « on montre du doigt les néonicotinoïdes parce qu’on cherche un bouc émissaire » (Cité par France3 région, 2015). Sur le sujet, je ne redirais pas ici ce que j’ai déjà écrit et argumenté, il faut aujourd’hui ne pas vouloir le voir pour ignorer l’impact de ces produits sur nos colonies (vous pouvez consulter ces articles sur le sujet : Les néonicotinoides, L’étude de terrain de Mr Freney, une étude de l’ONIRIS, ou en audio dans cette émission d’Avranches FM…) 

De plus, les agriculteurs ne sont pas des idiots, les insecticides qu’ils utilisent servent à éliminer les insectes nuisibles aux cultures, si ces produits étaient inoffensifs pour les insectes, plus personne ne les utiliserait! Qu’ils soient nécessaires ou non, c’est un autre débat, mais personne ne peut honnêtement nier leur impact sur les abeilles (qui sont des insectes, pour rappel…)

Enfin, lorsque Gil Rivière-Wekstein publie un brûlot pro-pesticides, qui en fait l’éloge? Toujours Mr Lecompte. Pour rappel, Mr Wekstein fait partie de l’AFJA (Association Française des Journalistes Agricoles), dont les partenaires sont entre autres : Bayer Cropscience, Syngenta Agro, Total Raffinage Marketing, Union des industries de la protection des plantes (UIPP), et… …BASF-Agro.
Est-ce cet ami commun qui les rapproche? 

L’Oise-Agricole et les chiffres de la DGAL

Ce discours, l’Oise-Agricole (journal dirigé par la FDSEA locale) l’a bien assimilé, et donne même des données « scientifiques » pour alimenter le discours de notre collègue :

« La responsabilité des produits phytosanitaires par des intoxications ayant conduit à des mortalités d’abeilles apparaît à nouveau comme très réduite. Selon le bilan de la DGAL, ces cas ne concernent que 4% des cas de mortalité. » (« L’oise agricole », 2016)

L’article fait référence au bilan de la DGAL, sur les pertes de colonies d’abeilles sur la saison 2015. C’est à dire qu’elle recense simplement les alertes de mortalités données par les apiculteurs (à peine 200 alertes en 2015, pour 70 000 apiculteurs environ sur le territoire). L’auteur inconnu de cet article oublie de préciser la difficulté pour l’apiculteur de faire constater les mortalités par pesticides, voir de la quasi impossibilité de le faire :

  • Impossible au delà de 24h (visiter plusieurs centaines de ruches toutes les 24h, comment faire?),
  • Services de l’état qui ne se déplacent pas à temps, ou ne font pas d’analyses (vécu dans le sud de la Manche il y a quelques années),
  • Vétérinaires peu ou pas du tout formés à l’apiculture, qui ne peuvent pas faire de diagnostic fiable,
  • Lorsque par hasard on découvre au bon moment la mortalité, il faudra passer par un huissier, et payer les analyses soi même, soit un coût d’environ 1 000€…
  • Si le pesticide a été mal utilisé, bien souvent, il faudra passer par un procès long et coûteux, sans garanti de résultat!

Et encore, nous ne parlons ici que des mortalités directes, les effets d’accumulation de produits qui entraînent une mortalité plus tardive n’étant généralement pas décelable par une simple constatation visuelle ou même une analyse des abeilles. Voilà concrètement, comment ça se passe sur le terrain…
Au vu de ces difficulté, ces 4% prennent une autre signification…

Les pesticides n’expliquent pas tout…

C’est l’argument « réponse à tout » de Mr Lecompte. Et effectivement, les pesticides n’expliquent pas tout. Bien entendu, les colonies manquent souvent de nourriture, mais même celles qui n’ont pas besoin d’être nourries artificiellement ont des problèmes… Bien entendu, le varroa et d’autres parasites expliquent une partie des pertes, mais les études démontrent aujourd’hui que les parasites sont plus néfastes lorsqu’il y a présence de pesticides :

« L’interaction entre l’imidaclopride et Nosema ceranae est encore plus néfaste sur les reines que chaque stress pris séparément. Ces résultats sont publiés le 31 août 2016 dans Scientific Reports. » (INRA, aout 2016)

Alors pourquoi ce déni ? Certains se demandent bien quel intérêt peut bien avoir un apiculteur à tenir un discours qui est habituellement celui des lobbys… Et à vrai dire, on ne sait pas!

La seconde partie de cet article parle des traitements varroa, et du cadre légal pour l’utilisation de certains produits.